2025 : marqueurs indélébiles

Aux deux du fond qui me lisez chaque année (je vous ai rencontré en vrai, je sais que vous existez), je tiens à dire que j’ai réussi à pulvériser mon record de retard du bilan de janvier : nous sommes mi-mars. Je ferais pire l’année prochaine, promis. On peut toujours faire pire.

2025 était une année de colleur d’affiches. D’abord, après deux ans de résidences et de réflexions, nous (le collectif d’auteurices formé à l’initiative de Julien Prothière) avons enfin publié le Manifeste Métaludique. Le Manifeste est un pamphlet court qui affirme en substance que d’autres formes de jeux d’édition sont possibles, si on prend un peu de distance avec le media et qu’on assume entre autres qu’il s’agit d’un objet politique. Je vous laisse y jouer en cliquant ici, pour ceux et celles que ça intéresse. Nous l’avons d’abord publié sous forme numérique début février 2025, puis nous l’avons diffusé aux joueurs et joueuses et aux pros au FIJ de Cannes – il avait d’emblée été pensé pour exister sous forme d’un simple flyer papier. Le Manifeste n’est pas un mouvement, il n’a jamais été destiné à former une organisation – on était tous très lucides sur le fait qu’on ne pourrait pas prendre le temps nécessaire pour porter une démarche si ambitieuse. C’est une pancarte plantée dans le sol qui affirme un message, une prise de position ponctuelle autour de laquelle certain·es peuvent se retrouver – ou pas. Sa publication sur les réseaux a soulevé quelques débats, et tant mieux. On se doutait qu’il y aurait des gens en désaccord avec ses affirmations, mais il a justement permis que des discussions (plus ou moins de bonne foi, comme souvent sur les réseaux) aient lieu, et forcent le milieu francophone du jeu d’édition à se poser des questions sur ce qu’on attend culturellement du jeu de société. Une semaine plus tard, à Cannes, nous sommes passés voir bon nombre de petits et moyens éditeurs pour laisser une pile de Manifestes sur leurs stands, et la plupart se sont montrés plutôt ouverts au propos, ce qui est encourageant. Depuis quelques années, je ne peux m’empêcher de voir le FIJ que comme une fête des confiseurs, avec l’As d’Or en tant que pompon d’un manège qui, oui, tourne sur lui-même. L’année dernière, il a pu être un peu cet endroit où, après quelques bières, on peut avoir une discussion sur Guy Debord qui change votre vie.

Après Cannes, j’ai beaucoup travaillé pendant quelques mois. Prendre l’année 2024 pour écrire Ce n’est qu’un jeu ayant fait un trou béant dans mes économies, il a fallu remonter la barre, et j’ai eu la chance d’avoir quelques propositions en tant que graphiste/DA qui sont tombées à ce moment là – toutes en même temps, évidemment. Je suis sorti du tunnel vers le mois de juin, qui a culminé sur le colloque Jeux & Société organisé à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Je n’y étais pas seul : nous avons formé une petite délégation avec Xavier Berret, qui entre autres représentait le Prix Lizzie Magie ; Antoine Tissot qui venait présenter Protocole IOMV2236472L, et également parler du Manifeste Métaludique dans lequel il est impliqué ; Julien Prothière et Juan Rodriguez étaient également venus pour la table ronde organisée autour du Manifeste ; quant à moi, en plus d’y participer aussi, j’y ai fait une intervention autour de l’émergence du hobby gaming, nourrie de mes recherches pour le livre. Une occasion de présenter une autre façon de voir le jeu de société contemporain, de manière critique et politique. C’était la première fois que je participais à un colloque universitaire, j’étais donc réellement curieux et un peu impressionné. Les communications étaient pour la plupart très intéressantes, mais ce qui m’a surtout donné le sourire, c’est la rencontre avec les gens du laboratoire RIRRA 21 qui organisait le colloque. Peu avant celui-ci j’ai découvert le travail de Claire Siegel sur les artgames, sa thèse de 2015 que j’aurais aimé avoir lue plus tôt. Notre petite délégation qui avait l’impression de prêcher quelque chose d’un peu marginal dans le jeu d’édition avons rencontré un vivier de personnes partageant les mêmes évidences que nous par rapport au jeu. On était donc tous très contents de faire connaissance – c’était un moment enrichissant et humainement très chouette. J’y retourne pour l’université d’été ce mois de juin 2026, avec entre autres des interventions de Jordan Magnuson et Mary Flanagan (que j’ai pu rencontrer il y a quelques semaines – incroyable). Je vais y encadrer des ateliers de création et également y donner une conférence.

A l’automne est finalement sorti Ce n’est qu’un jeu. Pour moi, c’était évidemment un moment très fort – d’abord parce que c’est le résultat de beaucoup de travail, mais aussi parce que j’y développe des réflexions que je pense pertinentes, et que je voulais partager ; et enfin un peu parce que pour la première fois, je suis auteur d’un livre et non d’un jeu. Les trois mois suivant la sortie du livre, en plus de mes semaines de cours sur Paris, j’ai donc voyagé un peu partout pour en parler à des publics très différents. J’ai pu aborder le sujet avec des curieux dans des librairies rurales et/ou engagées, ou avec des joueurs et joueuses passionnées dans des bars à jeux comme à Lyon, ville ludique où je n’avais jamais mis les pieds, et où j’ai pu découvrir la Triche, le Shrubbery, et quelques gens chouettes qui sont de là-bas. J’ai pu le partager à des collectifs d’auteurices, la LEAF à Paris, le CAJO à Nantes. J’ai aussi pu le présenter à quelques universitaires lors du premier séminaire de Rhetolud, un projet ANR de trois ans porté par le labo de Montpellier cité plus haut. C’était très intéressant de voir comment tous ces publics peuvent s’emparer du sujet de manières très différentes. En dehors de ces rencontres, dans la presse ludique et sur les réseaux, à part quelques convaincu·es et ami·es la réception du livre a été presque inexistante. Ca n’a rien de surprenant. Déjà, lors de la publication du Manifeste, beaucoup s’arrêtaient au recto sans lire ou tenir compte du verso (c’est dommage). Par ailleurs les pratiques de consommation de l’information sont ce qu’elles sont – si j’avais voulu toucher le plus grand nombre, j’aurais sans doute dû faire une vidéo, pas un bouquin de 300 pages. Tant pis. Espérons qu’il puisse servir à ceux et celles que le sujet intéressera peut-être, avec le temps.

En fin d’année dernière, je suis aussi devenu étudiant. Moi qui ai arrêté mes études au Bac pour les reprendre 10 ans plus tard avec deux ans d’alternance de graphiste, ça me fait sourire de m’y remettre à presque 49 ans. Je suis en train de valider un Master 2 en Sciences du Jeu à l’Université Sorbonnes Paris Nord – en validation d’acquis pro pour la plupart des matières, mais je dois tout de même réaliser un mémoire. Je travaille donc à un mémoire de recherche-création sur « la réception esthétique du jeu de société », et j’en suis bien content. C’est un prolongement des réflexions développées dans le livre, avec du concret en plus, puisque je dois créer des jeux bizarres comme support de recherche. C’est réellement passionnant.

Par ailleurs, comme la vie d’indépendant ce n’est pas la sécurité de l’emploi, et que mes heures d’enseignement à l’ICAN ne sont jamais garanties, j’ai décidé avec des collègues locaux d’essayer de trouver d’autres moyens de vivre de ce qu’on sait faire. On a donc lancé deux boites de « jeu sérieux », mais pas que – on fait plus largement du jeu sur commande, et de l’accompagnement ou de la formation à la création et à l’édition de jeux. Avec Mathilde Guyard, formatrice et facilitatrice en transitions écologiques, on lance donc Le dé fertile, qui fera du jeu de société exclusivement sur ce thème. Par ailleurs, avec Vianney Van Leemputten, pro du jeu de société depuis 15 ans, on lance Le bureau des jeux, qui propose de créer du jeu de société sur tous les autres thèmes – en espérant qu’on bossera plutôt pour des assos, des ONG ou des collectivités sur des projets qui ont du sens, plutôt que pour une marque de croquettes. Le jeu d’édition ne rémunère pas la création à sa juste valeur, c’est une évidence – j’en prends acte, et je vais essayer de gagner ma vie avec ce que je sais faire, mais autrement. Ce type de projet implique également souvent de créer avec d’autres contraintes, d’autres intentions, et de traiter des sujets qu’on ne verra jamais au royaume des vikings et des lapins. N’en déplaise à ceux et celles qui veulent sanctuariser le jeu de société dans l’évasion et le divertissement, je pense qu’il peut aussi parler du réel, et qu’on peut le faire sous forme de récits, et pas seulement d’outils.

L’an prochain, ça fera 20 ans que j’ai publié mon premier jeu de société. 20 ans à découvrir puis parcourir tous les aspects du milieu du jeu d’édition. Tant mieux pour ceux et celles qu’il émerveille encore, pour ma part j’en suis raisonnablement blasé. Comme quelqu’un que l’on connaît bien, j’en vois tous les défauts et les vanités puériles, mais je garde pour lui une réelle affection pour tout ce qu’on a vécu ensemble. Le jeu de société reste un media qui me fascine, et je suis content d’avoir trouvé d’autres voies à arpenter pour le regarder, le penser et le créer autrement, dans d’autres endroits, avec d’autres gens. On verra où ça mène. A l’année prochaine !